• La plume et l'encrier

    Nostalgie, peut-être mais pas sûr, souvenir sûrement.

     L’école était à environ un quart d’heure de chez moi et j’y allais à pieds, portant mon cartable à bout de bras.

    Pour passer de la rue à la cour d’école, il y avait une sorte de tunnel que j’appellerai le tunnel de l’angoisse,

    le mal au ventre de la cour de récréation, dans laquelle on pénétrait

    et où toutes les petites filles couraient, s’attrapaient, riaient, pleuraient, jouaient à la corde à sauter

    ou aux quatre coins avec les pauvres tilleuls qui tentaient de survivre au bruit ambiant et aux folies d’enfants.

    Je craignais ces mêlées où on peut soit être acceptée soit être humiliée par le refus et le rejet des copines,

    ce qui m’arrivait fréquemment.

     

    A droite, les WC : certains d’entre eux fermaient mais sans verrou, réservées aux plus grands qui avaient droit à quelque intimité. S’accroupir sur ce trou à l’odeur douteuse n’était pas facile pour les petites filles mais on n’avait pas le choix.

    Les plus petites, celles du jardin d’enfants (le mot « maternelle » n’existait pas encore)

    pouvaient s’asseoir sur des sièges un peu mouillés  à cause des « pipis à côté »

    et surtout, ces toilettes ne fermaient qu’à moitié de la hauteur d’un adulte.

    Ainsi tout un chacun pouvait assister à l’opération en regardant par-dessus, ce qui n’engageait pas les enfants à y aller

    mais encore une fois,  pas le choix. Les pipis à la culotte étaient montrés du doigt.

    Deux toilettes étaient réservées aux adultes, celles-là, bien sûr avaient un verrou,

    placé bien haut pour que les petites mains ne puissent l’attraper.

     

    A huit heures trente, un élève était hautement désigné pour sonner la cloche,

    je crois n’y avoir jamais eu droit, je ne le méritais certainement pas !

    A ce signal, les enfants deux par deux se mettaient devant leur classe, en silence et rentraient poser leurs manteaux aux patères

    puis s’installaient debout derrières les double-bureaux aux bancs attachés

    et aux casiers souvent surchargés de bouts de papiers qui n'attendaient que l'inspection hebdomadaire pour déguerpir 

    sous les grondements de la maîtresse.

    On attendait que celle-ci monte sur son estrade et nous enjoigne de s’asseoir.

     

    Sortir ses affaires du casier, sa trousse, installer son matériel pour écrire,

    le livre, le cahier à revêtement rouge pour le cahier du jour, bleu pour le cahier du soir et informe pour le cahier de brouillon.

    Ainsi tout était prêt pour le travail, enfin presque…

    Il restait les encriers à vérifier, à moins que ce ne fut le soir, j’ai un doute, je ne me souviens plus.

    En tous cas quelqu’un était nommé de corvée pour les remplir soigneusement,

    ces beaux encriers de faïence, incrustés dans le coin supérieur à droite du bureau et dans lesquels on tremperait la plume.

    Pas de bol pour les gauchers, encore une fois.

     

    Mais tout commençait par la leçon de morale.

    La maîtresse écrivait la phrase du jour au tableau, belle écriture soignée avec majuscule, ponctuation et point final

    à ne surtout pas oublier ! 

    La phrase était lue puis commentée et là nous étions toutes d’accord avec ce que disait notre enseignante

    mais qui contredisait totalement les réactions d’enfants livrés à eux-mêmes dans la cour.

    L’espace de quelques minutes nous étions des petites saintes puis très vite, nous redevenions nous-mêmes avec cachotteries, tricheries et autres imperfections enfantines.

     

    La deuxième activité, immuable celle-ci, était de réciter toutes ensemble les tables de multiplication;

    réciter en chantant la mélopée sur quatre notes : 3 x 1 = 3…  mi do ré do…

     

    Puis les leçons de grammaire, d’orthographe, de calcul et, c’est là que les porte-plumes entraient en action !

    Il fallait recopier sur le cahier du jour ce qui était écrit au tableau,

    faire les exercices de grammaire ou effectuer sur ce même cahier les opérations ou résoudre les problèmes

    (après avoir bien sûr, tâtonné sur les cahiers de brouillon, au crayon à papier).

     

    Utiliser ce satané porte-plume, était tout un art qu’on apprenait à partir de la 10ème (le CE1 d’aujourd’hui).

    En 11ème (le CP de nos jours), on ne travaillait qu’au crayon à papier qu’il fallait apprendre à tailler sans casser les mines.

     

    Le maniement de la plume requérait toute l’attention, surtout pour tirer les traits à la règle : la soulever pour éviter l’encre qui s’étale...

     

    Le cahier légèrement penché à droite pour les droitiers, mais pas trop ;

    le buvard juste en dessous de la ligne à écrire afin de sécher l’encre le plus souvent possible,

    mais attention il fallait poser le buvard et non le faire glisser par maladresse sinon c’était de nouveau l’étalement assuré de l’encre.

    La main devait être bien positionnée, le pouce et l’index tenaient le manche qui reposait sur le majeur.

    En montant, le délié demandait une main douce et un geste régulier,

    en descendant, le plein se faisait plus accentué mais sans faire crisser la plume

    sous peine de projeter des gouttes un peu partout en petits points bleus ou violets selon l’encre du moment.

    Tremper régulièrement la plume dans l’encrier mais savoir aussi la secouer légèrement pour en enlever l’excédent,

    source, lui aussi de taches horribles. Le porte-plume était la hantise des gauchers, comme on peut l’imaginer.

     

    Bon, je n’étais pas une pro de la plume mais quand même,  arrivée en 7ème (CM2 actuellement), j’avais fait de gros progrès

    et peut-être ai-je regretté par la suite la disparition de cet objet, emblème d’une école révolue.

     

    Quel bonheur quand le stylo à plume est apparu mais pas le droit d’en utiliser avant la 6ème,

    c’eut été faire injure à toute une pédagogie de la belle écriture.

     

    La belle écriture n’existe plus, faut-il le regretter ?

     

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  • Commentaires

    1
    Jeudi 29 Novembre à 10:07
    Pastellle

    Voilà qui me rappelle bien des souvenirs aussi. J'en ai fait des taches également... 

    Et tu oublies de parler du petit chiffon pour nettoyer la plume ! 

    Ton texte m'a remis en mémoire cette chanson

    Attention nostalgie : https://www.youtube.com/watch?v=mMkXaHGEfxE

    2
    Jeudi 29 Novembre à 10:08
    Pastellle

    Et par la suite, plutôt récemment d'ailleurs, j'ai racheté des plumes et des porte plume, et je me suis amusée avec... :)

      • Jeudi 29 Novembre à 11:51

        Oui, il faut trouver les mêmes. Tu as raison, j'ai oublié le petit chiffon.

        Je vais écouter ta chanson… Il faut sortir le mouchoir ?

      • Jeudi 29 Novembre à 12:52
        Pastellle

        Non non, c'est juste tellement vieux... Michel Berger était jeune, Catherine Lara brune, ça fait tellement bizarre... 

    3
    Anne**
    Jeudi 29 Novembre à 12:22

    A tous ceux qui pensent que "c'était mieux avant", ton texte, si vrai, me remplit d'une infinie tristesse sur cette école que j'ai également connue et dont je ne garde aucun beau souvenir. J'étais pourtant une très bonne élève, jamais punie, félicitée bien souvent. Les plus faibles étaient moqués, jamais aidés mais punis, humiliés par les adultes, montrés du doigt. Toute cette scolarité chez les religieuses m'a profondément marquée. Il a fallu que j'arrive en terminale au lycée pour découvrir des enseignants dignes de ce nom ....

      • Jeudi 29 Novembre à 12:49

        Moi non plus je n'ai pas beaucoup de bons souvenirs. Mauvaise élève, tout le temps punie et finalement virée de l'école à la fin du CE1...

        Mon seul bon souvenir fut la maîtresse de mon deuxième CM2 qui était si juste et encourageante !

    4
    Jeudi 29 Novembre à 13:33

    Coucou Martine. Une certaine nostalgie m'emplit quand je te lis. Pas que je regrette ce temps de l'enfance à l'école mais il y avait quand même de bonnes choses.  J'avais aussi des peurs quand j'étais enfant: il y avait un des "grands" qui nous jetaient des araignées dessus. Depuis là me vient l'horreur des araignées. Mais j'aimais bien apprendre et je me souviens de ces longues après-midi où je m'enfermais dans ma chambre pour lire et m'évader.

    Quant à l'écriture, je me souviens des cahiers à l'école enfantine avec des grosses lignes et il fallait aligner les lettres et bien apprendre à les former. J'écrivais mieux quand j'étais petite que maintenant. :-)

    Bises alpines et bon jeudi.

     

      • Jeudi 29 Novembre à 18:53

        J'ai beaucoup souffert à l'école car l'hyper activité n'était pas reconnue

    5
    Jeudi 29 Novembre à 15:14

    Tout comme toi, j'ai de très mauvais souvenirs de cette école là car j'étais très mauvaise élève et en plus comme j'étais de condition modeste et de parents divorcés mes camarades et les bonnes sœurs m'ont fait vivre de sales moments mais je dois reconnaître que l'exigence avait du bon car quand je vois les difficultés de mon petit fils pour écrire sur  des lignes, former ses lettres, ne pas masquer ce qu'il écrit car personne ne lui a jamais appris la façon de poser la main sous la ligne ni l'inclinaison du cahier je suis un peu nostalgique! Maintenant les instits ne croient plus qu'à la très sainte photocopie et les enfants ne sont plus invités qu'à remplir des trous avec un seul mot alors qu'avant nous avions livres et cahiers et que nous devions recopier l'exercice du livre en entier ce qui nous apprenait en même temps l'orthographe! Il faut dire qu'il y avait aussi bien plus d'heures de classe et que les instits avaient plus de temps. Maintenant ce sont de simples bureaucrates qui comptent leurs heures! Tu décris fort bien tes souvenirs d'école et il m'arrive encore de rêver de ces toilettes rencontrées dans toutes les écoles que j'ai fréquentées tant elles m'angoissaient!

      • Jeudi 29 Novembre à 18:52

        Je rencontre de par mon métier beaucoup de professeurs des écoles (une de mes filles fait ce métier). Oui, ils font moins d'heures mais ils sont loin d'être tire au flan et font souvent ce métier avec beaucoup de cœur. Les enfants d'aujourd'hui sont aussi beaucoup plus difficiles à gérer.

        Tout n'est pas parfait et c'est vrai que l'écriture manque beaucoup ainsi que des apprentissages souvent pas assez structurés mais c'est un peu dans l'air du temps malheureusement.

    6
    Jeudi 29 Novembre à 17:44

    J'ai bien lu ton texte ainsi que les commentaires et il me viens une bouffée de colère . Pas contre ce que j'ai lu mais  contre l'époque où j'avais les doigts plein d'encre ,où le "pantalon court" était comme la blouse grise de rigueur. Certains se plaignent surement à juste titre des religieuses moi en ville dite "rouge" de l'instituteur communiste qui me haissait car il me croyait catho .Il m'avait vu en premier communiant. Il m'avait déclaré " fumiste" car je donnais les bonnes réponses sans y être invité et prétendait ne pas savoir quand il me questionnait.J'avais déjà un sale caractère Je n'ai donc pas dépassé le certificat d'études et c'est l'usine qui m'a ouvert   grand ses bras. 

      • Jeudi 29 Novembre à 18:49

        Et bien, malgré tout ça, tu t'en es super bien sorti !

        J'ai failli aller chez les soeurs mais comme j'ai triché à l'examen d'entrée, elles n'ont pas voulu de moi... Ouf !

    7
    Martine 68
    Jeudi 29 Novembre à 21:28

    Parce que les gauchers avaient le droit d'écrire de la main gauche ? Je suis de la même génération, pas de gauchers en classe !!!! Interdit ! Donc, j'écris de la main droite et je coupe de la main gauche; mon mari écrit de la main droite et dessine de la main gauche. Par contre, j'étais dans une école nouvelle, lumineuse avec une très grande cour ...Les pleins et déliés, je les ai pratiqués au CE2...pff ! 
    Puis je fus instit … dans mes dernières années, j'ai introduit un cycle "calligraphie", écriture à la plume comme "dans le temps" durant quelques semaines  pour les CM … concentration et maîtrise du geste...

      • Vendredi 30 Novembre à 07:47

        Je pense que dans certaines écoles, le gaucher était interdit: ma sœur chez les religieuses devaient apprendre à coudre de la main droite (!!!) mais dans certaines petites écoles publiques ou privées le gaucher était peut-être supporté (avec parcimonie sans doute, j'avoue ne pas me rappeler vraiment, n'étant pas gauchère).

        Je pense sincèrement qu'actuellement on ne demande plus assez aux enfants d'écrire. Le geste moteur est très important pour le développement du cerveau. Trop de machines en tout genre, plus assez de manuel et surtout d'apprentissage de la motricité fine. Etant orthophoniste encore, je constate les dégâts. De plus en plus d'enfants ne savent pas tenir leur crayon, même si le "bic" a remplacé la plume et a modifié la tenue en main il n'est pas tolérable de voir des gamins tenir leurs crayons ou autre à pleine main d'où des crispations futures. J'ai vu que maintenant dans les amphithéâtres, les étudiants prennent leurs cours à l'ordinateur et pas un ne regarde le professeur, d'autres même jouent à des jeux…

        Est-ce la fin progressive de l'écrit manuel ?

      • Sylvie
        Mercredi 5 Décembre à 15:38

        Mon mari n'a pas eu le droit d'écrire de la main gauche. 

        Quand notre fille a commencé à se servir plutôt de la main gauche, sa grand-mère lui a demandé de se servir de sa "belle main".

        J'ai vu rouge! Et, toute timide que j'étais, j'ai de suite mis les points sur les i .

    8
    Vendredi 30 Novembre à 08:16

    notre génération a vécu à peu près les mêmes choses à l'école , mais tu racontes si bien que je me revois écrire à la plume et faire tellement de taches que la maîtresse m'appelait la mère tachue ...il y avait un garçon qui s'appelait le père tachu  et comme on habite encore le même village , il nous arrive d'en reparler en riant .

    9
    françoise
    Vendredi 30 Novembre à 08:43

    chère Martine,

    bravo pour ce texte, mais nous avons le même âge, et la Maternelle, s'appelait la Maternelle, j'y suis allée à deux ans et deux mois. Et la leçon était de morale, et pas de moral, lol ! lapsus scriptae !

    c'est maintenant qu'il nous faudrait une leçon de moral, car c'est bien triste !

    bonne journée et bravo

      • Vendredi 30 Novembre à 13:01

        Merci, je corrige mais dans mon école ça s'appelait le jardin d'enfants (école privée)

        En fait, je suis sûre ou presque que tu es légèrement plus jeune que moi… un ou deux ans !!!

    10
    cathoune
    Vendredi 30 Novembre à 22:42

    je suppose que tu parles du cours Bru... C'était mixte. Je n'ai pas un souvenir épouvantable de la scolarité en ce même lieu. par contre, aux récréations c'était parfois "hard" surtout quand on était timide. J'avais un bon groupe d'amies, même si à un moment l'une d'entre elles a "capté" ma meilleure amie. Dur !  

    A la pension, par contre, c'était dur. Et j'ai beaucoup pleuré la première année. Nous habitions à 12 kms ! On ne sortait que tous les 15 jours et le dimanche intermédiaire on avait parloir de 14h à 17h. les parents m'emmenaient avec vous au parc de Vaux-le-Vicomte. Et puis, la couture pour une gauchère !!! Couper une pomme avec un couteau et une fourchette comme un droitier. Si ! Si ! Il a fallu que les parents interviennent. 

    Il y a eu des bons et des mauvais moments. C'est la vie, et on a des choses à raconter aux générations suivantes !

      • Samedi 1er Décembre à 08:28

        Non, je parle de l'école Ste Marie qui était une école de filles mais tu n'as pas connu je crois. Moi si !!!!! Par intermittence !

    11
    Samedi 1er Décembre à 16:15

    Oui l'école était bien différente. J'ai été de la maternelle juqu'à la terminale dans des écoles religieuses (les Trinitaires et les Jésuites) On ne rigolait pas  ...

    J'étais mauvaise élève, très rêveuse.

    Le porte plume comme je m'en souviens ! Oui, il fallait attendre la 6ième pour avoir son stylo encre. C'était la promotion !

    Mon éducation a été rigide, il y avait des principes. Je n'en garde pas de bons souvenirs.

    Ma belle-fille est institutrice les choses aujourd'hui ne sont pas comparables ..... d'ailleurs, je crois qu'il ne faut pas comparer sinon on se sent mal !

      • Mercredi 5 Décembre à 19:24

        Mes années primaires furent terribles… J'ai été virée de l'école en fin de CE1 et j'ai fait le CE2 et CM1 chez moi par correspondance avec une institutrice qui venait le matin. Je ne me suis jamais autant ennuyée !

    12
    Sylvie
    Mercredi 5 Décembre à 15:25

    C'est très intéressant de te lire. C'est incroyable comme tu te souviens bien de ces années.

    Je me rends compte que j'ai très peu de souvenirs de mes années d'école. Le nom de l'une ou l'autre institutrice, le prénom de certaines camarades de classe. L'écriture à la plume. Les frises. Le point de croix. La carte de France. Et puis, les histoires de champs, de poteaux, de trains, de baignoires... Je crois bien qu'à l'heure actuelle je serais incapable de résoudre ces problèmes!

     

      • Mercredi 5 Décembre à 19:22

        Ben tu vois que tu te souviens. Moi je n'ai pas la mémoire des noms et à part une amie, je ne me rappelle de presque personne.

    13
    Dimanche 16 Décembre à 10:14
    Bonjour Martine Toutes ces lignes raniment le souvenir de mes sept / huit ans mais aussi ensuite des années de pensionnaire que j'ai si mal supportées ... Bon dimanche sous la brume Bises
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